Avec le recul, je me vois aujourd’hui contraint de reconnaître la pertinence des propos de mon ami et frère Roga-Roga, qui avait abordé cette réalité dans l’une de ses chansons emblématiques. À l’époque, je m’y opposais fermement. Mais à la lumière des dynamiques actuelles, force est de constater qu’il avait perçu, avant beaucoup, un malaise profond et diffus.
En effet, une frange non négligeable de la diaspora congolaise semble traversée par des troubles psychiques latents, souvent non diagnostiqués et donc non reconnus. Il ne s’agit pas ici de stigmatiser, mais de souligner l’existence de souffrances invisibles : instabilité émotionnelle, troubles de l’humeur, formes de bipolarité ou de détresse psychologique. Nombreux sont ceux qui, faute d’accompagnement ou par déni, ignorent leur propre état.
D’un point de vue psychanalytique, ces déséquilibres peuvent être compris comme les manifestations différées de traumatismes collectifs et individuels. Les guerres civiles qu’a connues le Congo ont laissé des traces profondes dans les inconscients : violences vécues ou héritées, ruptures, exils forcés. Si certains ont su faire preuve de résilience, d’autres restent prisonniers de ces blessures non symbolisées, qui ressurgissent sous forme d’angoisses, de colère ou de comportements excessifs.
Sur le plan sociologique, les conditions de vie dans la diaspora constituent un facteur aggravant. La précarité administrative (titres de séjour incertains), les difficultés économiques (chômage, emplois instables, dettes, pressions financières), ainsi que l’isolement social créent un terrain propice au stress chronique et à la frustration. Les réseaux sociaux deviennent alors des espaces de décharge émotionnelle, où s’expriment rancœurs, ressentiments et quête de reconnaissance.
Politiquement, cette accumulation de tensions trouve souvent un exutoire dans la désignation d’un bouc émissaire. Le pouvoir en place, et en particulier la figure du Président Denis Sassou Nguesso, cristallise les frustrations. Il devient à la fois symbole, cible et réceptacle des colères individuelles et collectives. Cette focalisation, bien qu’elle puisse s’inscrire dans une critique politique légitime, révèle aussi des mécanismes de projection : les difficultés personnelles sont externalisées et attribuées à une figure centrale.
Dans ce contexte, certaines figures médiatiques ou activistes de la diaspora incarnent (Memy Collard, Diaf le Kweta, Godefroy Karanda,etc…la liste n’est pas exhaustive), parfois malgré elles, ces dérives discursives et comportementales. Elles deviennent les porte-voix d’un malaise plus large, oscillant entre dénonciation, exagération et perte de mesure.
Ainsi, ce phénomène ne peut être réduit à une simple question individuelle ou morale. Il s’inscrit à l’intersection du psychique, du social et du politique. Comprendre ces dynamiques exige une approche nuancée, qui dépasse le jugement pour interroger les causes profondes : mémoire traumatique, conditions de vie, identité diasporique et rapport au pouvoir.
Peut-être qu’un jour, avec davantage de recul, les Congolais reconnaîtront en Roga-Roga non pas seulement un artiste, mais aussi un observateur lucide de son époque.
« La santé mentale dépend autant de la structure sociale que de l’équilibre individuel », Émile Durkheim.
« La folie n’est pas seulement une affaire individuelle ; elle est aussi le produit d’une société qui ne sait plus où elle va », Michel Foucault.
« Le plus grand mal du siècle, c’est que l’homme ne sait plus habiter son propre esprit », citation d’inspiration attribuée à Carl Gustav Jung.
Fait à Paris, le 8 Avril 2026.
Tribune de Evrard NANGHO,
Le Patriote Engagé
